Poème du mois

Nocturne III (extrait)

Traduit par Marcel Baiche 

 



Une nuit

une nuit toute pleine de parfums, de murmures et de musique d’ailes,

            une nuit

où luisaient dans l’ombre nuptiale et fraîche les lucioles fabuleuses,

à mon côté, lentement, toute blottie contre moi, muette et pâle

comme si un pressentiment d’amertumes infinies

t’agitait jusqu’au plus secret de tes fibres,

par le sentier qui fuit dans la plaine fleurie

            tu allais,

            et la pleine lune

par les cieux d’azur, infinis et profonds, répandait sa lumière blanche.

            Et ton ombre,

            fine et languissante,

            et mon ombre

projetée par les rayons de la lune

sur le sable triste du sentier

s’unissaient

            et n’étaient qu’une,

            et n’étaient qu’une,

et n’étaient plus qu’une seule ombre longue,

et n’étaient plus qu’une seule ombre longue,

et n’étaient plus qu’une seule ombre longue…



                           
 *        *        *

 

 
 

            Una noche

Una noche toda llena  de perfumes, de murmullos y de música de älas,

            Una noche

en que ardían en la sombra nupcial y húmeda las luciérnagas fantásticas,

a mi lado, lentamente, contra mi ceñida, toda muda y pálida

como si un presentimiento de amarguras infinitas

hasta el fondo más secreto de tus fibras te agitara,

por la senda que atravies la llanura florecida

            caminabas

            y la luna llena

por los cielos azulosos, infinitos y profundos, esparcía su luz blanca,

            y tu sombra,

            fina y lángida,

            y mi sombra

por los rayos de la luna proyectada

sobre las arenas tristes

de la senda se juntaban.

            Y eran una

            Y eran una

¡ y eran una sola ombra larga !

¡ y eran una sola ombra larga !

¡ y eran una sola ombra larga !

 

 

 

Poète colombien, José Asunción Silva (1865-1896) a exercé une grande influence sur la littérature de son pays : il assure une transition entre le postromantisme et  le modernisme. Silva a connu à Paris Verlaine et Mallarmé, mais sa sensibilité douloureuse et tourmentée est plus proche de celle d’Edgar Poe ou de Baudelaire. Il se suicida à trente et un ans, après une existence marquée par les malheurs.

 

A l’exception de quelques brèves saisons à l’étranger (Europe et Venezuela), la vie de Silva se déroule dans le milieu étroit et peu stimulant du Bogota de la fin du XIXème siècle. Son existence a été marquée par l’échec et la frustration : ruine du commerce familial qu’il s’était efforcer de sauver, mort de sa sœur Elvira, avec qui il était très lié (il lui a dédié le célèbre poème « Nocturne »), naufrage d’un bateau dans lequel il perdit le meilleur de son travail, et enfin hostilité d’une société repliée sur elle-même (qui le surnommait « José Présomption ») à laquelle il cachait sa vocation littéraire.

Avant son suicide,  son génie poétique était parvenu à pleine maturité. Sa poésie, très peu connue de son vivant, n’a été publiée pour la première fois qu’en 1908, à Barcelone, dans une version partielle et incorrecte, mais avec une préface d’un fervent admirateur : Miguel de Unamuno. Aujourd’hui son œuvre est considérée comme l’une des plus importantes de la poésie hispano-américaine.

Voir le site de la Casa de poesia Silva, à Bogota (en espagnol)


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Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Poésies, 1887

                                  Stéphane Mallarmé nait à Paris en 1842. Il suit des études moyenne, mais montre très tôt un don particulier pour les langues. Il devient professeur d’anglais en 1864. Très rapidement, il découvre la poésie à travers l’œuvre de Baudelaire, de Poe et des Parnasiens. A 23 ans, il publie L’après-midi d’un faune, qui sera mis en musique par Debussy et illustré par Manet. L’écriture poétique de Mallarmé révolutionne la poésie et il devient le chef de file du mouvement Symboliste.
A la fois, aimée et détestée la poésie de Stéphane Mallarmé est souvent considérée comme hermétique, alors qu’elle magnifie la langue et les images poétiques. L’œuvre de Stéphane Mallarmé est si novatrice qu’elle devient très rapidement le fondement de la poésie contemporaine. Pour André Gide, cette œuvre unique est  le
« point extrême où se fût aventuré l’esprit humain ».
Stéphane Mallarmé meurt brusquement, en 1898, laissant une œuvre magistrale empreinte de beauté, d’intelligence et de génie créatif sans pareil.


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Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Extrait de Cahier d’un retour au pays natal.


Aimé Césaire naît le 26 juin 1913 à Basse Pointe en Martinique. Fils d’instituteur, il est envoyé comme élève boursier en métropole pour suivre ses études supérieures. Il intègre le lycée Louis le Grand, puis l’Ecole Normale Supérieure où il devient l’ami de Léoplold Sédar Senghor.
Dès 1936, il commence à écrire de la poésie et fonde, avec Senghor, le concept de négritude. Son œuvre sera alors, à jamais, marquée du sceau de la révolte, de la colère et de la quête identitaire. En 1939, il publie Cahier d’un retour au pays natal qui devient rapidement le manifeste de tous les opprimés du système colonial mais aussi de tous ceux qui, à travers le monde, sont contraints de subir des discriminations.
L’œuvre de Césaire est universelle parce qu’elle met l’homme et ses révoltes au centre de la réflexion poétique et politique. Sa pensée et son action publique ont été profondément marquées par trois influences : la philosophie des Lumières, le panafricanisme et le marxisme. C’est l’éclectisme de sa formation et de sa pensée, ainsi qu’une écriture unique par sa virtuosité poétique qui ont fait d’Aimé Césaire l’un des plus grands poètes contemporains de langue française.

 


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M'étant heurté, sans l'avoir reconnu, à l'air,

 

je sais, maintenant, descendre vers le jour.

 

Comme une voix, qui, sur ses lèvres même,

 

assécherait l'éclat.

 

Les tenailles de cette étendue,

 

perdue pour nous,

 

mais jusqu 'ici.

 

J'accède à ce sol qui ne parvient pas à notre

 

bouche, le sol qui étreint la rosée.

 

Ce que je foule ne se déplace pas,

 

l'étendue grandit.

 

André Du Bouchet

 

Dans la chaleur vacante

 

Né en 1924, André Du Bouchet est l’auteur d’une oeuvre poétique majeure et atypique. La mise en page ainsi que les formats de ses recueils sont caractéristiques d’une démarche d’écriture singulière qu’il n’a pas cessé de poursuivre : Tumulte, Dans la  chaleur vacante, Laisses, Aujourd’hui c’est, L’ajour…Traducteur de Celan, Hölderlin, Faulkner, Joyce ou encore Mandelstam, il a été l’un des fondateurs de l’importante revue L’éphémère. Il a en outre écrit sur la peinture et la sculpture (Poussin, Giacometti, Bram van Velde entre autres). Il est mort en 2001.

 

Etre là. Cette expérience d’une exigeante présence au monde traverse l’œuvre d’André Du Bouchet. Parole d’ouverture, grave et fraîche, regard abrupt, refus de l’éloquent… poésie de l’appréhension immédiate, de l’éclair, au plus près du concret, entre être happé et saisir, faire face.

 

C’est le lieu d’une respiration vive, attentive, où de brefs éclats ouvrent, voiles déchirés, un paysage à l’air raréfié, paysage du plus haut, espace de peu d’éléments, eux-mêmes en mouvement. La lecture d’André Du Bouchet implique un déplacement en soi-même, une traversée.

Quelques liens :

http://www.gallimard.fr/web/gallimard/catalog/html/event/dubouchet.htm

un bel article de Philippe Jaccottet

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2005/04/andr_du_bouchet.html

un site majeur de poésie !

http://www.tierslivre.net/spip/article.php3?id_article=64

François Bon parle d'André Du Bouchet

 


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Les pas

 

 

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

 

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux ! …   tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre     

Et mon cœur n’était que vos pas.

 

Paul Valery (1871-1945)

Extrait du recueil Charmes (1922)

 Poète, critique littéraire, essayiste, Paul Valéry naît à Sète en 1871. Sa fascination pour la mer et le cimetière marin de la ville lui inspire un célèbre poème.

Ne pouvant intégrer l’école navale, il suit des études de droit à Montpellier (1889).L’art de la poésie compense peu à peu sa frustration, il s’immerge dans la lecture des plus grandes plumes (Hugo, Verlaine, Mallarmé, Baudelaire) et publie ses premiers poèmes dans des revues symbolistes.

En 1892, il renonce à la poésie, puis s’y remet grâce à l’insistance d’André Gide. Il publie la Jeune Parque en 1917 et Charmes en 1922 qui connaîtront un vif succès. Valéry devient ainsi l’un des plus grands poètes français.

Elu à l’Académie Française en 1925, il est nommé professeur de poétique au Collège de France en 1937 et alimente ses réflexions sur l’art, les sciences, la psychologie ou le langage dans ses Cahiers et dans ses essais Variété.

Valéry meurt le 20 juillet 1945 à Paris et reçoit des funérailles nationales.

Au travers du recueil Charmes, Valéry retrace un drame de l’intelligence où chaque poème semble constituer une étape dans l’aventure de la connaissance.

La dimension intellectuelle de la poésie n’empêche pas son extrême sensualité, ni sa dimension suggestive, mystérieuse et magique.

 


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