Club des lecteurs du 18 septembre 2010 : de quoi avons-nous parlé ?

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Dans une joyeuse ambiance de retrouvailles, c'est Tony qui le premier demande la parole, pour suggérer que désormais chacun se limite à ne parler que d'un ou deux livres, ce sur quoi tout le monde tombe à peu près d'accord. Autre aménagement, proposé par Adrienne : ceux qui doivent partir plus tôt seront les premiers à prendre la parole.

 

La comète von Biela, ça vous dit quelque chose ? Non ? Eh bien, écoutons Patrick, qui a lu Et la comète passa de Maurice Limat. Il s'agit d'une comète dont la découverte, en 1826, est attribuée au baron autrichien Wilhelm von Biela et dont l'histoire est énigmatique : après son apparition, elle se serait scindée en deux et ne s'est plus jamais manifestée, laissant pantois les scientifiques. Bien. Ce que raconte le roman de Maurice Limat, parce que c'est un roman, c'est la création par un alchimiste, lors du passage de la comète en 1776, de deux êtres humains artificiels, doués de l'éternité, qui partent en voyage dans le temps. Mais voilà, être éternel, ce n'est pas ce qu'on croit, et nos deux voyageurs, lassés d'une existence où ils ne peuvent pas « risquer leur vie », cherchent à se détruire. L'occasion se présente lorsqu'on retrouve, sortie du système solaire et sur le point de s'écraser sur une planète, la bonne vieille comète de von Biela...

Voilà qui à n'en pas douter pose certains problèmes philosophiques et moraux, et tout particulièrement celui du désir d'éternité. Une fois de plus, l'intervention de Patrick nous plonge dans une vive discussion... Marie-Paule se rappelle du roman de José Saramago, Les intermittences de la mort, mettant en scène un pays imaginaire où plus personne ne meurt. Mais l'euphorie cède vite la place au chaos, car l'éternité se révèle être une douloureuse vieillesse... Eh oui, pas facile d'être éternel ! C'est ce qu'on retrouve aussi dans bien des contes, nous dit Michel.

 

Le désir d'éternité, ce n'est certes pas chez Francis Bacon qu'on le trouvera, intervient Tony, qui nous propose un regard croisé sur deux hommes que tout sépare, si ce n'est que lui-même est en train de lire leurs biographies : E.M. Foster, romancier que l'on connaît mieux par les adaptations cinématographiques de ses oeuvres (Howards End, Chambre avec vue) et Francis Bacon, donc (L'odeur du sang humain ne me quitte jamais, livre d'entretiens avec Patrick Maubert). Le parallèle tient à la suburbia, la banlieue anglaise étouffante, fade, où toute créativité s'éteint. Un univers poisseux que l'un et l'autre ont exploré : pour Forster, qui en vient, il s'agit de s'en extraire, au contraire de Bacon qui s'y plonge et n'a cessé d'en peindre les habitants, dans la crudité de leur laideur, comme s'il avait voulu s'y enfouir.

 

Mais la mort, et la peur de la mort, ne serait nous quitter si vite. Chacun y va donc de sa petite histoire personnelle, souvent tirée de l'enfance : Edith se rappelant sa peur de la fin du monde, accumulant, pour le cas où, des provisions de hachis Parmentier et de livres ; Adrienne qui se demandait avec effroi qui allait bientôt mourir dans sa famille ; Aline qui se souvient que son désir enfantin de célébrité était aussi celui d'éternité ; Jean et ses premières expériences spirituelles qui le mettaient face à la mort... En tous cas, tout le monde en convient : quand on a 10 ans, il nous semble qu'avoir 30 ans c'est être vieux.

Grâce à l'aspect pluri-générationnel du club des lecteurs, on a également pu évoquer l'évolution du rapport à la mort. Ainsi Dominique, quand sa fille lui a demandé Maman c'est quoi la mort, a eu cette démarche d'aller à la bibliothèque où elle a trouvé toutes sortes de livres qui l'ont aidé à expliquer, alors qu'Adrienne se souvient qu'en sa jeunesse il n'était pas question de ces explications plus ou moins rassurantes, et que la mort paraissait moins cachée, plus présente. Enfin, pour souligner la complexité de ces rapports, Amélie nous rappelle la polémique autour de l'exposition, au musée du quai Branly, de momies, c'est-à-dire de cadavres.

 

Cap sur l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid, avec Michel qui nous parle du roman Disgrâce de J.M. Coetzee, qui l'a bouleversé. Suite à une agression dont ils ont été victimes, un père fermier et sa fille ont une discussion. La fille s'entête à exploiter son domaine, contre l'avis de son père qui, en tant que Blanc, considère que leur place n'est pas sur ces terres. A une époque où les fermiers blancs se sentaient menacés, elle choisit de s'intégrer du côté des Noirs.

 

Michel toujours, avec Septentrion de Louis Calaferte. On lui avait parlé d'un auteur chargé d'érotisme, il a surtout découvert un grand écrivain, au regard pénétrant, capable de rendre vivants ses personnages, et tout particulièrement le personnage principal, « chat écorché » qui veut écrire, qui n'y arrive pas et qui vit au crochet des autres.

 

Michel. On se souvient du fameux discours de Dakar, prononcé en juillet 2007 par Nicolas Sarkozy, qui avait suscité de vives réactions, en Afrique et ailleurs. Écrit par un conseiller présidentiel (ce qui avait fait dire au président sénégalais que son homologue français avait été « victime de son nègre ») il dénotait une vision très partielle, si ce n'est une méconnaissance, de l'histoire africaine. Il fallait donc remettre les pendules à l'heure, et c'est ce que fait le Petit précis de remise à niveau sur l'histoire africaine à l'usage du président Sarkozy, qui rassemble 25 salutaires interventions pluridisciplinaires de chercheurs et d'universitaires comme Adam Ba Konaré ou Elikia M'bokolo. Michel y a beaucoup appris, par exemple sur l'ancienneté de certaines cultures africaines, sur les spécificités des civilisations de l'oralité ou sur la traite négrière. Loin des présupposés issus de l'éducation coloniale ou d'idées généreuses mais superficielles, voilà un livre qui « fait couler de l'eau fraîche dans la tête », selon la belle formule de Michel.

 

De l'histoire à nouveau, mais cette fois sous la forme plus romancée du François Ier et la Renaissance de Gonzague Saint-Bris, qu'a lu avec grand plaisir Jean. Au-delà même du grand personnage qui a fait venir Léonard de Vinci en France, on découvre des femmes de grand qualité, notamment la mère du roi, qui dirigea la France pendant que celui-ci était le prisonnier de Charles Quint. Et puis, Jean nous l'avoue : il aurait bien aimé vivre à cette période qui l'enchante par son art, sa poésie, ses châteaux.

L'occasion pour Amélie pour recommander la lecture d'un des sommets intellectuels de la période de la Réforme, j'ai nommé Erasme et son fameux Eloge de la folie.

 

L'un des gestes forts de François Ier fût son rapprochement avec Soliman le Magnifique, le plus éminents des souverains ottomans. C'est justement à Istanbul, cinq siècles plus tard, que nous emmène Orhan Pamuk (on avait déjà parlé de Mon nom est rouge). Marie-Paule a bien aimé ce livre autobiographique, sobrement intitulé Istanbul, où l'auteur, avec l'écriture fluide et l'art affiné de la narration qu'on lui connaît, se propose de revenir sur son enfance et sur son quartier natal, photographies à l'appui, et se faisant dresse un portrait de sa ville.

S'en suit une discussion : la Turquie, européenne ou pas ? Les avis sont variés, et c'est Patrick qui la conclut ainsi : « alors, on vote ? »

 

Edith, brandissant un gros volume de 600 pages : J'aime bien les gros bouquins tout neufs. Tony : Parce qu'on en a pour son argent ? On dirait bien que oui, à entendre Edith parler du Hors la loi de René Belletto : une belle écriture au vocabulaire riche, un foisonnement de personnages attachants, un univers mélomane bien rendu, plein de détails amusants, pas mal de suspens, et en sus des digressions jouissives sur la réincarnation, les extraterrestres ou encore le dédoublement de la personnalité.

 

[ A partir de là, je dois devoir m'excuser, s'il vous plaît ; mes notes et mes souvenirs sont quelques peu confus. Mon alibi, tout de même : deux grands plateaux remplis de toasts (caviar d'aubergine, terrine de lièvre, concassé de tomates sèches, artichauts au citron vert) avec saucisson à la noisette savoyarde, gouda au cumin, comté fruité 16 mois d'âge, tomates siciliennes séchées, poivrons grillés, marinés et baignés dans une huile matinée d'épices provençales, chips made in Great Britain au vinaigre balsamique et j'en passe. Ça ira ?]

 

Donc, pour résumer, jusqu'ici on a beaucoup parlé de la mort, de l'éternité et de l'Afrique, qui sont précisément les thèmes centraux de Monsieur Ki, un roman de Koffi Kwahulé qu'a lu Sonya. Un jeune étudiant africain arrive en France et loue une chambre dont il s'avère qu'elle avait précédemment été louée à un autre étudiant africain, décédé entre ses murs...

 

Une belle discussion sur l'expérience spirituelle, partie de Christian Bobin, dont Adrienne et Dominique ont lu avec ravissement La part manquante et Aline Les ruines du ciel, qui sont aussi celles de notre civilisation.

 

Une autre lecture bouleversante, pour Dominique, engagée dans un parcours de lecture autour de la Shoah : Démon de Thierry Hesse. Pierre Rotko apprend par son père, après des années de silence, l'histoire de ses grands-parents, juifs russes assassinés par les nazis. Il quitte alors tout pour entreprendre des recherches qui vont le mener à Grozny, en pleine guerre, où il va faire l'expérience des abandonnés de l'Histoire.

 

On passe sur Conversations à Jassy de Pierre Pachet, à qui Dominique reproche de noyer son propos dans un flot de mondanités insignifiantes, et sur Le journal intime de Benjamin Lorca, par Arnaud Cathrine, qu'Adrienne a refermé avec une grande sensation de vacuité.

 

L'air de rien, j'étais discrètement en train de me couper un énième morceau de comté, quand tout le monde s'est tourné vers moi pour me demander, alors, et toi, Jean-Baptiste, qu'est que tu as lu ? Hum, vous savez que la bibliothèque, scrunch scrunch, vient de compléter ses collections BD avec pas loin de 600 nouveaux titres, quand même. L'occasion de prendre la mesure de l'extrême variété des genres et d'en lire quelques unes, parmi lesquelles Alpha de Jens Harder, une gigantesque et fabuleuse fresque retraçant rien moins que l'histoire de la vie, depuis le big bang. Passionnant, éblouissant, à la fois poétique et scientifique. Autre coup de cœur : Rebetiko, de David Prudhomme. Dans la Grèce fascisante des années 30, une bande de musiciens, joyeux drilles un rien bandits, refait le monde autour d'un narguilé avant d'aller danser et chanter le rebetiko toute la nuit. Une belle évocation qui donne envie de mieux connaître ce genre musical né des bas-fonds d'Athènes, d'abord contestataire et interdit avant de connaître une plus large diffusion, avec notamment Vassílis Tsitsánis.

 

On finit, puisque ça doit bien, hélas, finir, avec Edith, qui, on s'en souvient, avait eu un coup de cœur pour Véronique Ovaldé avec Ce que je sais de Vera Candida. Elle a donc été voir plus loin, et a lu ce roman au titre si attirant : Les hommes en général me plaisent beaucoup. Eh bien, si elle n'avait rien lu d'autre de Véronique Ovaldé, il est probable qu'elle n'aurait pas terminé celui-là, dont le début l'a quelque peu déconcertée, avec ces troupeaux d'animaux s'échappant d'un zoo. Ce qui, elle le reconnaît, aurait été dommage, parce que c'est un beau roman sur le désir, à travers le regard d'un jeune femme au passé occulté ou revisité par la magie de l'enfance, le tout avec une écriture originale, inventive.

 

 

A nous revoir le 16 octobre.

 

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