Club de lecteurs du samedi 16 janvier 2010

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Premier club de lecteurs de l’année, que nous souhaitons très bonne à tous, ceux qui viennent encore dans ces vieux locaux de la bibliothèque, et les autres qui ne viennent pas parce qu’ils travaillent ou parce qu’ils préfèrent lire au chaud sous la couette !

 

Le hasard (le destin ?) fait que plusieurs livres d’auteurs haïtiens sont parus ces mois-ci, et auxquels la tragédie du 12 janvier donne une autre dimension. Au passage, rappelons que le très intéressant festival, né à Saint-Malo, Etonnants Voyageurs, décentralisé à Bamako et Haïti, commençait là-bas justement ces jours de malheur, et qu’il a donc été annulé. S’y trouvaient Lyonel Trouillot, Dany Laferrière, Frankétienne et beaucoup d’autres qui sont tous sains et sauf.

 

C’est justement de Yanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot que Dominique a très envie de parler aujourd’hui. Le héros, haïtien qui a réussi, s’est exilé, il a abandonné son île natale, et sa misère pour son ambition, et revenu sur place, il oublie ses origines et son village. Mais un adolescent en cavale vient lui demander de l’aide et remet son statut en cause. Il y a aussi deux ou trois portraits de femmes un peu caricaturaux selon Dominique. Trouillot a une fibre sociale, Dany Laferrière a une écriture plus poétique.

Signalons qu’il a reçu le prix Wepler – Fondation La Poste 2009, un prix indépendant décerné par la librairie des Abesses à Paris (place de Clichy) et la brasserie Wepler (où Aline adore déguster une andouillette « géniale »).

 

Aline qui a lu Bord de mer de Véronique Olmi : une « horreur de tristesse, de folie, des sentiments extrêmes ». C’est sûr qu’on ne peut pas rester indifférent à la lecture de ce petit livre. Le sujet : une mère dépressive, pauvre, seule avec ses deux enfants, décide de les emmener voir la mer. Une dernière fois, car ça se passe mal, très très mal. Un livre très dérangeant, surtout pour ceux qui ont des enfants…

 

Suite à la prestation de Tony qui l’avait lu en anglais, Elisabeth (merci pour ces délicieux macarons fabrication maison) a lu, en français, Face aux ténèbres de William Styron. Il y décrit sa descente aux enfers de la dépression, très grave, la perte d’identité, la perte de soi, la proximité de la mort, et des symptômes physiologiques tels que la voix qui mue, que les amis ne reconnaissent plus. Il garde cependant son humour, et aborde des questions générales d’ordre philosophique.

 

Amélie nous rappelle du coup le livre de Fritz Zorn, Mars. L’auteur, suisse issu d’un milieu protestant rigoureux et froid, pas du genre très drôle, décrit le cancer qu’il a développé selon lui à cause de cette éducation, des tabous et de l’hypocrisie. Il décrit comment on détruit quelqu’un. Amélie nous prévient : « âmes sensibles, abstenez-vous » car il n’y a aucune lueur d’espoir là-dedans, contrairement au livre de Styron. D’ailleurs, l’auteur est mort à 32 ans après avoir écrit ce seul livre.

 

Enfin, dans le genre dépressif encore, Amélie nous parle de Oblomov de Ivan Gontcharov, un classique russe du 19e siècle décrivant la « mélancolie » et la déchéance d’un jeune noble. L’oblomovisme est d’ailleurs devenu un terme de psychologie décrivant l’incapacité de toute action du sujet.

 

Dans un autre registre, Jean a ressorti de sa bibliothèque personnelle une biographie d’Edouard Balladur écrite par Claire Chazal (gloups ! On sent que la réouverture de la bibliothèque/médiathèque se fait attendre !!!). Eh bien il y a trouvé de l’intérêt, manifestement, si j’ose dire, car on y parle entre autres de Mai 1968, et ça lui rappelle des souvenirs, à Jean, lui qui travaillait rue du Faubourg Saint Honoré et qui était représentant du personnel ! Evidemment, dans l’assemblée du club, il y a des « pour » et des « contre » pour résumer, mais on s’accorde pour reconnaître à Balladur intégrité et non-corruption… Pour Jean, il a la même culture que Mitterrand, avec qui il s’entendait très bien, éducation classique et catholique, etc… On parle aussi d’autres personnalités politiques comme la « lionne » Marie-France Garaud, tombée aux oubliettes depuis, car sa carrière politique a été anéantie.

 

Au chapitre Histoire, maintenant, enfin pas seulement, Aline a lu Jan Karski de Yannick Haenel. C’est la vie d’un aventurier, un Juste, un résistant polonais, pris malgré lui dans l’Histoire. Pendant la guerre, deux juifs du Ghetto de Varsovie l’y font pénétrer pour qu’il voit et qu’il témoigne au monde entier de ce qui se passe, et de l’urgence d’agir. A partir de ses visites là, il voue toute son existence à la transmission du message, lui qui n’est pas juif mais qui est mû par cette promesse, ce besoin absolu. Personne ne l’écoutera, ne voudra l’écouter, ni Roosevelt, ni les autres. Seulement après la guerre il pourra témoigner inlassablement devant des assemblées attentives, c'est-à-dire quand on n’aura plus de responsabilité à assumer. La question qu’Aline se pose, c’est « comment peut-on se souvenir de tous ces détails aussi longtemps après ? » Réponse : quand on a vécu des choses terribles, de tels chocs, on se souvient même de détails a priori insignifiants. Et comme dans les rêves, dit Jean-Baptiste, il suffit d’un petit quelque chose pour que tout remonte à la surface. Pour Elisabeth, il faut le vouloir, aussi. Et Tony pense que même si on essaie de raconter ce qu’on a vécu et que personne n’écoute, on laisse tomber ; et, dit Michel, on ne veut pas embêter les vivants avec ça… c’est ce qui apparaît dans le livre de Jorge Semprun : L’écriture ou la vie, il faut tourner la page. C’est le thème de « ce qu’on ne peut pas raconter dans les familles, qui fait des ravages même dans les générations qui suivent », sic Tony.

 

 

Dominique nous fait remarquer que depuis la rentrée, il y a une floraison de livres sur le thème de la parole qui se délie, ou pas, sur la guerre. Elle pense par exemple à Zone de Mathias Enard (cf. compte-rendu précédent).

 

Dans la même veine, Edith a aimé Le cœur glacé de l’espagnole Almudena Grandes (prix Méditerranée étranger 2009). Attention pavé ! (1072 pages) mais facile à lire. C’est la saga de deux familles espagnoles, l’une riche l’autre pas, ça commence pendant la guerre d’Espagne, avec ses atrocités, jusqu’à aujourd’hui. Il y a beaucoup à dire sur le sujet, sur la Retirada, la honte française des camps où furent internés les républicains exilés qu’on laissait mourir sans soin… Dans ce roman, l’auteur ne brosse pas un tableau manichéen : il y a des gens de toutes sortes, de toutes catégories sociales, des pauvres devenus franquistes, enrichis en pillant des riches exilés ayant tout perdu… L’auteur a mis 4 ans à préparer ce livre, basé sur des témoignages et des histoires réelles.

Ça rappelle le personnage de la Pasionaria à Adrienne, la secrétaire générale du PC espagnol, Dolores Ibarruri, députée des Asturies, modèle pour les résistants qui ne juraient que par elle. (nb.: voir à ce sujet sa biographie par Manuel Vasquez Montalban : La pasionaria et les sept nains, rayon Histoire : 946.081 VAZ).

 

Sur la guerre d’Espagne, Dominique signale aussi un livre éblouissant d’Agustin Gomez Arcos : L’agneau carnivore. Il a aussi écrit Ana non, l’histoire magnifique et terrible d’une vieille femme qui traverse l’Espagne en guerre pour apporter du pain à son fils emprisonné.

 

Autre sujet, autre époque, dans le livre que Sonya a lu : D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère. Autobiographique ? Le personnage principal est écrivain. Il est au Sri Lanka au moment du Tsunami. Il y a deux histoires.1° : une petite fille meurt et il ne sait pas comment se positionner auprès de ses amis ; 2° : il y a une coupure, on revient en France, une de ses belles-sœurs va mourir d’un cancer. L’idée : l’organisation de la vie après ; le fil rouge : l’écriture. Il y a beaucoup de réflexions sur « comment et pourquoi on développe un cancer ». Sonya voit mal l’intérêt de ces thèses dans le livre, qui est un roman. Finalement, elle ne semble pas enchantée par cette lecture…

Michel, lui, a été carrément exaspéré par ce livre ! Le côté idyllique, parfait des personnages et de leur comportement ne ressemble pas à la vie. Dans la réalité, il y a les petites lâchetés, les choses pas élégantes. Là, selon Sonya, le malheur qui arrive aux autres lui permet à lui de réfléchir à son couple (qui recolle les morceaux grâce au tsunami), c’est plutôt une bonne affaire pour lui, finalement !

Pour Dominique, le titre est un début d’explication (D’autres vies que la mienne) à la volonté de l’auteur de ne pas parler de lui, chose qu’on lui a beaucoup reprochée avec ses précédents livres. C’est un début de réflexion sur le recul qu’il peut enfin prendre sur les autres. Mais personne ici ne semble vraiment convaincu…

 

Tony et Amélie ont tous les deux lus Exit ghost ou sa traduction française Exit le fantôme de Philip Roth. Ils émettent tous deux quelques réserves. Amélie trouve qu’il n’y a pas d’unité, ce vieux monsieur ressemble à un clown, la jeune femme apparaît comme sa dernière conquête possible (lui a des problèmes de prostate, elle une tumeur au cerveau). Il n’y a pas d’intrigue. Nathan Zuckerman, le héros, est très préoccupé par la dégénérescence de son corps, il a peur d’avoir la maladie d’Alzheimer.

Tony a lu aussi du même auteur Indignation, en anglais, paru en 2008 et pas encore traduit en français. Ça parle d’une relation père-fils, le thème général étant l’influence du politiquement correct dans la vie quotidienne. Le héros, un étudiant bien sous tout rapport, est tout le temps en colère, il a une relation avec une fille déséquilibrée. Sa mère n’en peut plus avec son mari qui est dingue, elle veut divorcer, mais elle dit à son fils : « si je renonce au divorce, tu renonces à cette fille »…

En entendant cela, Dominique n’en peut plus, elle a adoré le livre (Exit le fantôme), et rappelle qu’il fait partie de toute une série concernant le héros Nathan Zuckerman que P. Roth « suit » depuis très longtemps, et qui est comme son double. Il faut lire les autres pour apprécier pleinement celui-là. Selon elle, il mérite le prix Nobel.

 

Patrick s'est plongé avec délices dans la lecture du Dictionnaire amoureux des étoiles de Trinh Xuan Thuan. Eh oui, il l'a fait ! Patrick a lu déjà, et dans l'ordre, une bonne partie des 1076 pages de ce livre. « Idéal pour un néophyte » selon lui. Tous les aspects sont abordés. On y apprend que seulement 4% de la matière est visible, et comme l'univers est en expansion, on se rend compte de l'étendue de notre ignorance ! TXT a une forme de philosophie pour parler de tout ça, il ne croit pas au hasard, pour lui, il n'y a pas de contradiction entre science et religion. Selon lui, la précision des lois physiques fait que ce ne peut pas être le hasard qui est à l'origine de tout ça. Il croit à l'unicité de notre univers, à la cohésion de ce qui le constitue. Patrick, qui est très féru d'astronomie nous a expliqué bien des choses que j'ai eu du mal à prendre en notes, donc pour tout renseignement, adressez-vous à lui ou lisez le Dictionnaire amoureux des étoiles !

 

Michel se fait un peu prier pour parler du livre qu'il vient de lire, car il n'a pas beaucoup apprécié La légende de nos pères de Sorj Chalandon. « Bof ! C'est un truc de journaliste ! » Rappelons qu'Edith et Dominique avaient beaucoup aimé ce livre... Pour Michel, ce n'est pas sorcier. Il y a comme un désaccord entre elles et lui sur le sujet du livre. Pour elles, c'est l'impossibilité de raconter, pour lui, c'est du journalisme.

 

Autre livre précédemment cité au club de lecteurs par Elisabeth, lu en ce moment par Catherine après cette prestation, Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers. Un livre devenu un classique de la littérature étatsunienne, écrit dans les années 30 par une jeune femme (23 ans lors de sa publication) du Sud. Vraiment l'envie de le faire lire, de propager la lecture par d'autres. Au départ, C. McCullers l'avait appelé « Le muet », car le personnage principal est un homme muet, qui « écoute » en lisant sur les lèvres ce que les personnages de son entourage lui racontent, leurs malheurs, leurs préoccupations, leurs espoirs... Il est comme un psy qui écouterait tout un chacun avec bienveillance, et l'avantage c'est qu'il reste discret et respectueux. Il y a toute une série de portraits de personnages, des « petites gens » qui sont au bord ou dans la misère, qui luttent contre le racisme, pour leur survie et la justice. Un très beau livre, qui décrit l'univers du sud des Etats-Unis des années 30.

 

Jean-Baptiste nous parle lui du livre un peu dérangeant de Claude-Louis Combet : Blesse, ronce noire. Il s'agit de la relation incestueuse du poète autrichien Georg Trakl (1887-1914) et de sa sœur Gretl. Le poète expressionniste aura une histoire d'amour fou dès son jeune âge avec sa sœur, élevés dans une famille bourgeoise et ultra-rigide, entre une mère glaciale et un père mort jeune. Il mourra d'une overdose (volontaire) de cocaïne après avoir tenté de se suicider pendant la guerre de 1914/18, après avoir vu des horreurs sur les champs de bataille. La famille a brulé la correspondance du frère et de la sœur. Une très belle écriture au pouvoir de suggestion impressionnant.

 

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