Club des lecteurs du 17 janvier 2009

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Et d’abord bientôt un évènement à la bibliothèque : rencontre avec Jean-Marie Blas de Roblès et Bruno Grégoire le vendredi 6 février à 20h.

 

Jean-Marie Blas de Roblès, justement, Là où les tigres sont chez eux

Un livre touffu et complexe, jouant sur différents registres de langues, livre total mettant en regard les histoires entretissées de 5 personnages à travers les siècles et à travers le très vaste Brésil. Les chapitres dont l’alternance entretient un vrai suspens passent les picaresques aventures & trouvailles du génial jésuite Kircher dont les découvertes tout azimut se sont avérées erronées, pas grave c’est écrit dans un style XVIIème siècle revisité par l’auteur, qui nous emmène ensuite dans les rues des métropoles du Nordeste, les déserts du Sertão ou les confins amazoniens, parmi les rituels afro-brésiliens ou chez les pêcheurs… On en a pour son content d’éblouissement, de fable, mais aussi de quelque chose qui tient à la quête d’un sens à nos existences humaines, et c’est cette quête qui relie les personnages au-delà des âges et des lieux. Jouissif et intelligent, érudit et prenant, bref, vous l’avez compris, c’est un coup de cœur pour Dominique comme pour Jean-Baptiste, et sans doute pour ceux qui le liront. Bon, avouons qu’Adrienne n’a pas trop accroché.

 

Alors, surtout venez le 6 février !

 

S’ensuit une discussion : lors d’une rencontre publique, comment dire à un écrivain qu’on n’a pas aimé son livre, et d’ailleurs faut-il seulement lui dire ? Les uns ne diraient rien, les autres diraient « je n’ai pas aimé votre livre », ou bien « ah, j’ai moins aimé ce livre-là que d’autres », ou bien encore avec délicatesse apporter une critique constructive, appuyée sur des points précis.

 

Sur le titre, Là où les tigres sont chez eux, il s’agit d’une citation de Goethe, « ce n’est pas impunément que l’on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux », ce qui renvoie Amélie aux Affinités électives, livre qu’elle aime beaucoup et dont la modernité ne cesse de l’interpeller. Tout comme l’étonnante modernité, pour Jean-Baptiste, du fabuleux Lenz de Georg Büchner, court récit de la plongée dans la folie d’un poète, dans lequel la nature devient le miroir des errements du personnage illuminé, comme si le vent lui faisait signe. Amélie nous raconte l’engagement politique, libéral et modéré, de Büchner, mort à 23 ans, auteur également de pièces importantes, comme La mort de Danton ou Woyzeck. Hommage, donc.

 

Adrienne : Eric Faye, Le syndicat des pauvres types

Extraordinaire rendu de l’intériorité d’une pensée dont le fonctionnement nous est familier, parce que le personnage, pauvre type pas si minable que ça, nous est proche – « on ne peut rien lui reprocher ». Cette attention de l’auteur à la cogitation de son personnage rappelle, pour Amélie, le grand Thomas Bernhard et ses obsessions et ses répétitions. On ne sort pas de ses schémas de pensées.

Donc voilà, le cogito et comment ça se passe, c’est ce qui a intéressé Adrienne, en dehors de quoi peu lui resté du livre. Dominique, qui l’avait conseillé lors d’une précédente rencontre, parle de « livre bonbon à la menthe », eh oui, fort en bouche sur le moment, et après la lecture on oublie ce goût si prometteur et accrocheur, si bien qu’on pourrait en reprendre aussitôt, parce que quand même vous direz ce que vous voudrez mais c’est bon.

 

Dominique : Alain Mabanckou, Bleu blanc rouge

Son premier roman, et c’est vrai qu’eu égard à la forme on est assez loin des Verre cassé et autres Mémoires d’un porc-épic dont la langue chatoyante et rythmée nous a conquis. Ici le roman se fait précis et réaliste, en scrutant, sans complaisance d’aucune sorte, le quotidien  d’un clandestin – comment il quitte le Congo, où et comment il vit à Paris, le mythe de la France au pays et sa réalité du terrain. Où il est aussi question de la SAPE, Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, tout un programme. En tous cas le livre est amer, et pour Dominique assez troublant.

 

Sonya : Erik Orsenna, Madame Bâ

Ah, les rives du Niger… Un beau roman qui met en scène la dite Madame Bâ, grand-mère élevant son petit-fils, selon la coutume, jusqu’à ce que ce dernier, âgé de 12 ans, ne lui soit enlevé et expédié dans une école de foot en France. Madame Bâ ne l’entend pas ainsi, et entame des démarches pour se rendre en France, donc demande de visa (qui lui sera refusé). Le livre est construit autour du formulaire de demande du visa : chaque case (nom, prénom, date de naissance etc) correspond à un chapitre, l’occasion pour Madame Bâ de raconter sa vie. De l’humour, une belle langue caressée par l’Afrique, de lecture aisée, on se sent un peu sur les rives du Niger…

Les rives vertes du Niger, justement, puisque Sonya revient tout juste du Mali et nous parle de ce pays polyglotte aux peuples multiples, ses masques et sa grande richesse musicale.

 

Et entre autres richesses la cosmogonie des Dogons, avec leur calendrier solaire, la langue secrète des chefs de village et l’importance accordée aux étoiles. Les étoiles, parlons-en. Il y a Syrius, et tout autour de Syrius il y a une étoile en orbite, que les Dogons connaissent depuis fort longtemps. Ce qui suscite l’étonnement des très technologiques occidentaux, qui ne l’ont découverte que  récemment. Aha. Mais alors, sans technologie moderne, comment l’ont-ils découverte ? Oho.

Mm. Et l’Atlandide, dans tout ça ? Ah, demandez à Patrick, il vous expliquera ça très bien.

Mais restent les extra-terrestres (voyez ça, on n’a pas chômé). Catherine propose, pour s’y retrouver, Un mythe moderne de C.G. Jung.

Pour en revenir aux humains, et à leurs possibilités rarement explorées, Jean nous parle de Satprem, élève de Sri Aurobindo, dont le livre Le mental des cellules aide à comprendre l’influence, éventuellement enrichissante, de nos pensées sur les cellules.

Conclusion de l’interlude, par Adrienne : « C’est un grand point d’interrogation ».

 

Edith : Sandro Veronesi, Chaos calme

En écho au film adaptant ce beau roman. Une jeune femme meurt subitement, laissant son mari seul avec sa fille de 11 ans. Etrangement, ceux-ci ne sont pas tristes, ce qui les étonne eux-mêmes. Commence une tranche de vie nouvelle pour l’homme, qui déserte son bureau pour passer ses journées sur la place devant l’école de sa fille. Tout le monde, en pitié de lui, vient le voir… et finit par lui raconter ses propres problèmes. Un livre fort.

 

Edith : Sylvain Rossignol, Notre usine est un roman

cf club du 11 octobre 2008 où on avait déjà parlé de ce livre important.

L’histoire, romancée, des usines pharmaceutiques Roussel, à Romainville. Ouvriers, techniciens, chercheurs, secrétaires : on croise tout le monde. Mais ce qui se dégage, pour Edith, c’est ce sentiment d’une catastrophe : comment une usine si importante et prometteuse, à la pointe de la recherche, ferme à cause de la quête, par les propriétaires, de profits à court terme. Hier pilule du lendemain et anti-inflammatoires… et aujourd’hui plus rien, des chercheurs poussés dehors sans qu’ils aient pu terminer leurs recherches pour les médicaments de demain. Et un pays qui, en matière de recherche médicale, passe du 3ème rang au 20ème rang mondial.

 

Catherine : Le Clézio, L’africain

Voilà notre cher ami qui nous rend visite à chaque fois…Ici encore un texte magnifique, portrait du père à travers lequel se tisse une autobiographie sensible, où l’on est ramené à l’enfance de l’auteur. Petite enfance à Nice, pendant la guerre, loin du père médecin resté au Nigeria, puis ce choc, cette ouverture : la famille part rejoindre le père. Et quelle liberté alors, dans la brousse avec les enfants africains du voisinage, pendant que le père, très strict, est au travail, et que la mère, plus libérale, écrit à la maison…

 

Dominique : Marisha Pessl, La physique des catastrophes

Argh ! D’une beauté ! Mais alors ! Très très très !

A noter que l’auteure – elle a 28 ans – s’inscrit dans une nouvelle génération d’écrivains américains, plus spécialement new-yorkais, qu’un récent film documentaire se propose de faire découvrir en mettant à jour les nombreux points communs qui unissent ces très talentueux JUNY – Jeune Ecrivain New Yorkais – dont Dominique nous a souvent parlé avec tant d’enthousiasme, de Nicole Krauss (L’histoire de l’amour) à l’incontournable Jonathan Safran Foer (Tout est illuminé et Extrêmement fort et incroyablement près).

 

Adrienne : Nathalie Sarraute, Enfance

Avec bien des scrupules et beaucoup de finesse, Nathalie Sarraute écrit, sans se mettre en avant, le récit de son enfance et dresse un portrait de ses parents, loin des reproches ou des règlements de compte qu’on peut observer dans bien des livres autobiographiques de ces dernières années.

 

On parle aussi du nazisme, de la culpabilité allemande, des conflits intergénérationnels qui en sont nés. Amélie recommande le film phare Allemagne mère blafarde, de Helma Sanders-Brahms, ainsi que le livre de Jorge Semprun, L’écriture ou la vie, qui pose la question de comment écrire après les camps.

 

Avant de se quitter, ça en vaut la peine, Dominique : Marc Riboulet, L’amant des morts

Un livre court et d’une densité terrible, traversé par une écriture exigeante et splendide – les années 80, le sida, l’homosexualité, l’inceste, le poids de l’histoire personnelle, les pulsions morbides, la violence du sexe et la proximité de la mort, avec ce leitmotiv « Il en était là », « Elles en étaient à constater que… » : bouleversant, beau, très beau et dur.

 

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