Club des lecteurs du 7 juin 2008 : de quoi a-t-on parlé ?

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Edith : Boulevard périphérique, Henry Bauchau

Eh oui, le prix Livre Inter c’est fini, et avec lui le petit jury parallèle où officient chaque année Edith et Marie-Paule. Le prix 2008 a été décerné à Henry Bauchau, 95 ans (bien qu’il n’y paraît pas dans ses livres) et c’est également le choix qu’avait fait Edith. Son deuxième : Les années, d’Annie Ernaux, dont nous aurons l’occasion, c’est sûr, de reparler. Un autre roman qu’elle a apprécié et qui a bien failli obtenir le prix : Mon traître, roman « irlandais » de Sorj Chalandon. 

 

Discussion lancée par Amélie autour de la question « Qu’est-ce qui fait un grand livre ? », et alors, « que lire ? », lire les classiques reconnus et encensés décennies après décennies, même si soi-même on n’y trouve pas un grand plaisir, ou bien tracer son propre chemin de lecture, autour de thématiques qui nous renvoient à nos problématiques ?

 

Elisabeth : Philippe, Camille Laurens

Récit clinique d’un évènement – la mort d’un nouveau-né – qui tourne au procès, documents à l’appui, du corps médical. L’ennui, pour Elisabeth, c’est que cette histoire ne semble guère concerner que l’auteure et son entourage. Le mot « nombriliste » est lâché ; et en tous cas, pour alimenter la discussion lancée par Amélie, se pose la question, devant un certain type d’introspection, en quoi ce qui est écrit là nous regarde.

 

Amélie dit que c’est dur de lire Ulysse de Joyce, combien peu de plaisir elle y a eu, quand bien même « il faut le lire » (ou l’avoir lu). Alors, ce « combat intérieur », lire les classiques, ou aller vers une « petite littérature de complaisance » où l’on est bien assuré de trouver un plaisir facile.

Pour Sonya, les efforts – parfois fructueux, parfois pas - qu’elle a fait dans son chemin de lectrice, lui ont permis d’avancer, de s’ouvrir, de découvrir. Si c’est « trop facile, on n’avance pas ».

Dominique, quant à elle, parmi ces innombrables et diverses listes et piles, réserve une liste aux « classiques » et une liste aux « autres ». Et Ulysse, elle a essayé par trois fois, soldées d’un abandon « navré ».

Mais bon, pauvre Joyce, dit Tony, il y a aussi Gens de Dublin, et là c’est plus abordable.

Amélie parle aussi du problème de la traduction des grandes œuvres de la littérature mondiale, c’est-à-dire du peu qu’on peut en saisir si nous manquent les codes culturels et même la connaissance de la langue d’origine.

 

Adrienne : L’ombre du vent / La sombra del viento, Carlos Ruiz Zafon

Voilà une réponse d’Adrienne, puisqu’elle a pu lire les deux versions. Dans ce cas, la traduction est très réussie et n’empêche pas d’aborder le livre, dont on ne perd pas la substance, et dont on n’a pas besoin d’un background culturel pour le lire. Le roman, dont il a déjà été question dans nos discussions, lui a de toutes façons beaucoup plu (il raconte l’itinéraire d’un garçon qui a perdu sa mère à 4 ans, vit avec son père et veut devenir écrivain). Mais toutes les traductions de l’espagnol qu’elle a lu ne sont pas toutes aussi bonnes que celle-là.

 

Amélie dit qu’il est parfois bien compliqué de choisir ce qu’on va lire parmi l’offre surabondante, pléthorique et sans cesse changée sur les tables des librairies.

Dominique n’a pas vraiment ce problème parce qu’elle se sert des critiques, celles de la presse écrite, entre autres les suppléments livres du Figaro et de L’Humanité, comme celles des émissions radio ou télé, notamment Le bateau-livre. Pour elle, les critiques, « ça fait avancer le schmil ». Et de là, on peut échafauder de nouvelles listes de livres à lire.

Tony fait remarquer que si on a notre propre sensibilité qui ne recoupe pas forcément celle des critiques dont on lit les articles, à force on finit par connaître celle de certains critiques, dont les choix peuvent être proches des nôtres. Pour lui, et pour Amélie, c’est le cas de Josyane Savigneau, au Monde.

Et puis, il y a le travail de certains libraires exigeants, qui défendent de bons livres en les signalant, oralement ou par écrit.

 

Elisabeth : Toute chose scintillante, Véronique Ovaldé

Elle avait choisi ce livre pour son beau titre, et n’a pas été déçue. Dans le grand Nord polaire, sur une île touchée par une pollution radioactive, les enfants meurent massivement après naissance. Le roman est le récit de la vie d’une fille qui s’invente un monde, devant la dureté de ce qui l’entoure, devant la violence imbibée d’alcool des hommes – et donc de son père. Elle rêve, elle grandit, elle s’enthousiasme soudain pour des yeux bleus et une chevelure blonde, elle connaît la dure retombée des réalités : son mari se met à boire, sa fille est malade de naissance. Et puis… Beaucoup aimé, belles images, bien raconté, langue splendide.

Dominique adore cette auteure, dont elle recommande aussi Déloger l’animal.

Tony renvoie aussi, pour l’univers dur, violent et nordique, au roman policier La cité des jarres de l’islandais Arnaldur Indridason. Approbation d’Edith.

 

Aline : Un homme, Philip Roth

En un mot : formidable. Un peu dur au début, et puis on est pris dans un tourbillon, on ne peut plus lâcher le livre. Voilà l’histoire d’un homme qui, à 78 ans, au soir d’une vie remplie de succès matériels, se rend au cimetière et parle avec ses défunts parents. Il est tard, pour lui dans sa vie… il est temps aussi de parler avec le fossoyeur. Mais pas sordide, et plein d’humour.

C’est Tony qui la fois passée avait recommandé ce roman.

 

Jean : Le pacte des assassins, Max Gallo

Une fresque historique comme les affectionne Jean, et des retrouvailles avec un auteur qu’il n’avait pas lu depuis longtemps. Passionnante histoire d’une jeune comtesse italienne éprise d’un révolutionnaire allemand, proche de Lénine, dont elle partage les idéaux. Elle rêve d’une révolution, et puis c’est le 20ème siècle, derrière l’utopie apparaissent la terreur, la barbarie, ce dont notre comtesse se rendra compte à deux reprises et de manière très concrète…

Révolutionnaire, Jean ? demande-t-on ici et là. Non : Jean est évolutionnaire, ou ré-évolutionnaire si vous voulez.

 

Amélie : Vivre dans le feu : confessions, Marina Tsvétaïeva

Un « document » des plus passionnants. Marina Tsvetaïeva était une grande poétesse russe, de souche aristocratique, que l’histoire a confrontée à la révolution de 17, à l’exil parisien, au rejet des immigrants russes, à la misère, et puis à un terrible retour en URSS. Elle est connue aussi pour son abondante correspondance, notamment avec Pasternak et Rilke. Ce livre rend la flamme d’une vie difficile mais sans cesse exaltée par l’amour de la littérature et de la liberté, traversée d’une quête spirituelle exigeante.

 

Suit une discussion autour de la littérature russe, qui n’est pas une statue de marbre suivie d’un désert, puisque les auteurs d’aujourd’hui sont très intéressants. C’est ce qu’avait montré le salon du livre d’il y a trois ans, grâce auquel plusieurs d’entre nous ont découvert des merveilles. Reviennent dans les mémoires Funérailles d’une sauterelle de Nikolaï Kononov, splendide récit de l’amour d’un jeune homme pour sa grand-mère, et La soif d’Andreï Guelassimov, dont le personnage principal revient de Tchétchénie visage brûlé et vie brisée. Il n’est pas anodin qu’on se souvienne si bien de ces livres. Mais les auteurs russes actuels demeurent peu connus, tout comme les fabuleux cinéastes dont rares sont ceux qui voient les films (dernièrement : L’île de Pavel Lounguine, Le bannissement d’Andreï Zviaguintsev ou Alexandra d’Alexandre Sokourov).

 

Et là, extraordinaire moment pour les bibliothécaires qui écrivent ce compte-rendu, Tony lit à voix haute les deux premiers vers du poème de Mallarmé, en les détournant :

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! à la bibliothèque municipale !

 

Sonya : Tissé par mille, Camille Laurens

C’est une suite de courts textes sur des mots (à l’origine il s’agissait de chroniques radio, également diffusées par mail par l’éditeur POL). Un peu déçue par la structure répétitive de ces chroniques (1- définition, 2- commentaire personnel avec anecdotes, 3- petits jeux de mots) Sonya laisse le livre à sa moitié.

 

Dominique : Les années, Annie Ernaux

Ah, j’avais bien dit qu’on en reparlerait ! Ce livre est une oeuvre de mémoire, collective et intime à la fois, dont l’introspection n’est ni complaisante ni cantonnée à la seule personne de l’auteure (qui n’emploie pas le « je », mais écrit « elle » et « on »). Ici Annie Ernaux se sert de ce qui lui est arrivé, ce qu’elle a vécu, pour ouvrir sur le monde. Et ce monde dont il est question est plein de références quotidiennes que retrouvent, intactes dans leurs souvenirs que rien n’avait tant ravivé, les lecteurs de la génération d’Annie Ernaux. Et cela n’empêche pas les autres de lire ce « bijou de perception du temps qui passe », selon la belle formule de Dominique.

 

Catherine, Adrienne et Jean-Baptiste : Hors de soi, Claire Marin

 Un petit livre remarquable, sur la condition d’être d’un malade, qui sent sa mort venir et ressent la vie avec une acuité démultipliée. Ecrit dans un style sans concession, sans fioriture, rien ne larmoie ni n’est gratuit ou facile, frivole, avec des phrases d’une extrême clarté exprimant précisément des choses elles très complexes. Cela entraîne, tout autour du livre, une discussion sur la maladie.

 

Et voilà, c’était notre dernière rencontre avant l’été…

 

Publié dans Conseils de lectures

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