Plusieurs écoles forment le paysage du roman policier français. Nous vous proposons ici une brève introduction historique qui s'arrêtera, eh oui, juste avant la tout de même très riche génération actuelle. Mais commençons par le commencement...
Pierre Véry ( 1900-1960) a été surnommé le « Marcel Aymé du roman policier » pour l’univers à la fois enfantin et fantastique, fantaisiste, féérique de ses intrigues. Beaucoup adapté au cinéma à son époque, on le connaît surtout pour Les disparus de Saint-Agil, et les autres romans aussi célèbres que les films qui en ont été tirés.
(Les disparus de Saint-Agil, Goupi-Mains-Rouges, L’assassinat du père Noël)
Léo Malet est un écrivain dont le talent se mesure au-delà du genre policier. Avec son héros Nestor Burma, il a créé un personnage de roman repris au cinéma, dans la bande dessinée (Tardi) et à la télévision où l’on voit aujourd’hui des épisodes totalement inventés par les producteurs, avec les éléments de base des romans d’origine. Il tente, à travers les aventures de Burma, une description (par épisode) des arrondissements de Paris, mais arrivera à en citer dix-huit sur les vingt. Avec « la trilogie noire » (La vie est dégueulasse, Le soleil n’est pas pour nous, Sueur aux tripes), il donne un roman noir dans lequel il évoque ses préoccupations longtemps mises de côté. C’est la vie d’un adolescent et sa descente aux enfers à travers une progression dans la délinquance et le crime.
André Héléna. Emule de Léo Malet, il nous offre un témoignage sur la France glauque de la guerre et des années cinquante.
(Le baiser à la veuve, Le festival des macchabées, J’aurai ta peau)
Avec Boileau-Narcejac débute une école d’auteurs inventifs, des rois du scénario, des créateurs de mécanique de précision, pour qui l’intrigue et son développement importent plus que la psychologie des personnages. C’est pourquoi le cinéma les a tant appréciés, Hitchcock en particulier, car rien de tel pour tenir en haleine le public qu’une histoire palpitante du début à la fin. Boileau-Narcejac est en fait le nom de deux auteurs déjà confirmés qui, après une rencontre en 1948, décident d’écrire ensemble un roman à suspense comme l’avait auparavant Chester Himes aux Etas-Unis. Celle qui n’était plus deviendra au cinéma Les diaboliques, adapté par H.G.Clouzot, avec Paul Meurisse, Simone Signoret et Véra Clouzot en 1950. Puis ils écrivent D’entre les morts (adapté par Hitchcock sous le titre Vertigo – Sueurs froides), Les magiciennes, et d’autres romans dont certains pour la jeunesse. On retiendra le renouveau du genre qu’ils ont apporté au polar français, en en modifiant les données classiques : meurtre, enquête, coupable/victime…
(D’entre les morts, L’ingénieur aimait trop les chiffres, Mr Hyde, L’invisible agresseur, L’ombre et la proie)*
Sébastien Japrisot (1934-2003) est présent aussi bien dans le roman que dans le cinéma français, tant il a été adapté et il a participé lui-même comme scénariste à la fabrication de films adaptés de romans policiers. Dans la veine de Boileau-Narcejac, il façonne des histoires tragiques et ciselées comme autant de précieuses mécaniques d’horlogerie.
(Compartiment tueurs, L’été meurtrier, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, La passion des femmes, Les mal partis)
Georges Simenon n’est plus à présenter, mais on peut le rapprocher de cette « école ». Il faut savoir aussi qu’il a écrit sous 21 pseudonymes différents… et que ses œuvres complètes viennent d’être publiées en 27 volumes d’environ mille pages chacun chez Omnibus !
(71 livres à la bibliothèque)
Stanislas-André Steeman (1908-1970). Concurrent d’Agatha Christie dans les palmarès de l’époque, il fait preuve de beaucoup d’imagination et d’humour. Ecrivain perfectionniste, il a des démêlées avec ses éditeurs (qui lui reprochent parfois d’être trop littéraire) et les cinéastes qui l’adaptent, car il veille à un respect de ses œuvres difficile pour eux à tenir.
(L’assassin habite au 21, Légitime défense (« Quai des orfèvres »), Un dans trois, Six hommes morts)*
Albert Simonin est plus connu pour les adaptations cinématographiques (notamment interprétées par Jean Gabin) qu’il a faites de ses livres « Touchez-pas au grisbi », « Le cave se rebiffe » et « Grisbi or not grisbi », mettant en scène le milieu parisien des années 50 avec son argot fleuri. Il a aussi écrit le scénario de « Mélodie en sous-sol », et « Tendre voyou », entre autres, et des «Tontons flingueurs » avec la fine équipe Ventura/Blier/Blanche/Lefebvre/Venantini et les dialogues coécrit avec Michel Audiard.
(Grisbi or not grisbi)
Les auteurs du "néo-polar"
Constitué d’une jeune génération d’auteurs apparus dans les années 70, le « néo-polar » est engagé dans la réalité sociale, il nous parle d’histoire contemporaine, des guerres (de 1914-18, de 1939-45, d’Algérie…), de la Résistance, de la pauvreté, des cités, des dérapages de nos sociétés.
Jean-Patrick-Manchette (1942-1995) en est considéré comme l’initiateur, le pape. On a parlé de polar soixante-huitard. Il critique l’extrémisme politique comme les abus de pouvoir de l’Etat. Ses héros désabusés reflètent la déchéance du monde et de l’art, son idée que tout a été fait et que tout ce qui suit ne sera que répétition.
(Laissez bronzer les cadavres, Le petit bleu de la côte ouest, Que d’os, Fatale, Morgue pleine)*
Thierry Jonquet : ergothérapeute de formation, il se sert de sa formation dans certains de ses romans, mettant en scène, sans les ménager, des personnes âgées, des malades et des médecins. Le corps y occupe une place particulière, ainsi dans « Ad vitam aeternam » où l’action se déroule dans une boutique de tatouage, percing et autres choses du même genre. Malgré tout cela, l’humour est toujours présent.
(Mygale, Les orpailleurs, Du passé faisons table rase, La vie de ma mère, Le bal des débris)*
Didier Daeninckx est probablement le meilleur représentant de ce courant, même s’il rejette lui-même le terme de roman policier qu’il trouve contradictoire. Dans « Meurtres pour mémoire », il décrit la répression des mouvements algériens de 1961 à Paris. Dans d’autres romans, il nous parle de Résistance, du racisme, du monde ouvrier, de la misère sous toutes ses formes, de l’humanité avec ses grandeurs et ses travers. Il excelle dans la nouvelle, dans la forme et le fonds, capable de construire en quelques pages des intrigues et des retournements de situation inattendus.
(Le bourreau et son double, Lumière noire, Meurtres pour mémoire, Métropolice, Les figurants)*
Jean Meckert/Jean Amila (1910-1995) est en quelque sorte le maître à penser et le modèle de Didier Daeninckx. Celui-ci lui rend hommage entre autre dans « 12, rue Meckert ». Né à Belleville, Meckert (qui publiera sous son nom et sous le pseudonyme d’Amila) se retrouve à l’orphelinat après la guerre de 1914-1918, sa mère étant internée en hôpital psychiatrique après avoir été abandonnée par son mari. Il décrit la difficulté de vivre à deux, celle de devoir survivre dans la précarité avec ce que cela suppose d’épreuves : chômage, violence, etc… Dénonçant les forces occultes du pouvoir, il est victime d’une agression mystérieuse en 1974, laissant supposer que ses romans ont touché ses agresseurs.
(Le boucher des Hurlus, A qui ai-je l’honneur ?, Le chien de Montargis, La lune d’Omaha, Jusqu’à plus soif, Motus)*
(Voir aussi l’excellent dossier sur cet auteur dans le numéro 93 de juin 2005 de
813, revue consacrée à la litérature policière à laquelle la bibliothèque est nouvellement abonnée.)
NB : Le petit astérisque signale que la bibliothèque est en possession d'autres titres du même auteur.
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