Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Charles Baudelaire (1821-1867)
Les fleurs du mal
Charles Baudelaire est né à Paris en 1821, dans une famille fortunée. Il perd son père à l'âge de sept ans et sa mère se remarie avec le commandant Aupick, avec lequel il sera en conflit ouvert toute sa vie. Très rapidement, Baudelaire se rebelle contre l'ordre établi. Il est renvoyé du lycée Louis le Grand et embarqué de force, sur ordre de son beau-père, sur un bateau en partance pour les Indes. A son retour, il mène une vie de dandy et se consacre à la traduction des oeuvres d'Edgar Poe. En 1857 paraissent Les fleurs du mal. Ce recueil, qui exalte la beauté mais aussi la perversité et la souffrance, et qui rejette l'idéal bourgeois triomphant du XIXème siècle, fait scandale au point que l'ouvrage est condamné. Dans Les fleurs du mal, Baudelaire initie de nouveaux thèmes poètiques comme la ville, le mal, la révolte ou le spleen qui aboutit inexorablement à la mort. Baudelaire reste un poète romantique mais annonce le symbolisme.
Il meurt prématurément, en 1867, rongé par l'alcool, la drogue et la maladie. Il laisse une oeuvre unique, dont Les fleurs du mal reste le recueil fondateur d'une poésie aux codes résolument modernes.
Le jour ne revient pas, dites-vous, mais tous les corps oubliés peut-être que l’espoir ne dites pas, quand vous partez, que c’est
Claude Esteban (1935-2006)
seulement sa blessure, le sang
que laisse le soleil quand il s’effondre
au loin
veulent savoir si quelque chose existe
sous le sol, qui les rassemble, une parcelle
de substance ou rien
que l’ombre, immobile comme
un caillou
n’est qu’une entaille dans la chair
une étincelle sans futur
dans la mémoire
le jour qui meurt.
Irréparable. Distance, déchirure. Perte de substance, éloignement, vide. Silence.
La poésie de Claude Esteban, sans cesse tendue par une exigence intérieure, résistance « au démembrement, à l’oubli », est d’une beauté sensible et nue, fragile et parfois lancinante, traversée par une apesanteur.
Né en 1935 et mort l’an passé, Claude Esteban entretenait une riche relation avec la peinture, notamment les territoires urbains pétrifiés d’Edward Hopper dont la fixité étrange n’est pas sans correspondance dans son œuvre. Homme de dialogue, il est encore le traducteur de quelques très grands poètes hispanophones – García Lorca, Jorge Guillén, Octavio Paz ou César Vallejo.
L’un de ses derniers livres, « Morceaux de ciel, presque rien », qui rappelle le haïku, ainsi que les recueils rassemblés dans « Le jour à peine écrit (1967-2002)» sont de belles portes d’entrée vers une œuvre où les mots n’aboutissent jamais à la formulation d’une prétendue vérité établie mais se cherchent porteurs d’un sens qui les dépasse
Poème choisi par JEAN-BAPTISTE.
L'exercice de la vie
L’exercice de la vie,
quelques combats
au dénouement sans solution
mais aux motifs valides,
m’ont appris à regarder
la personne humaine
sous l’angle du ciel
dont le bleu d’orage
lui est le plus favorable.
René Char (1907 - 1988)
Extrait de " La parole en archipel "
Pendant un temps compagnon des surréalistes, René Char publia en collaboration avec André Breton et Paul Eluard Ralentir, travaux (1930). René Char s’en est rapidement éloigné pour développer une poésie basée sur la solitude, la concentration et l’ascèse, qui donnent à son œuvre une grande densité philosophique.
Son œuvre témoigne de capacités visionnaires, d’expériences extatiques, doublées d’un talent réel à les restituer et à appeler au bouleversement quotidien. Il participa l’arme à la main à la Résistance, expérience qui le marqua profondément.
Essentiellement poète, René Char est également un moraliste. Son influence s’est manifestée dans les deux domaines et son autorité n’a fait que grandir.
« Le poète se reconnaît à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas »
Poème choisi par HELENE.
Devinettes
Le Livre
Il est une belle prairie,
Où, parmi des milliers d’agneaux blancs,
Courent de noires brebis,
Et leur berger est pareil à un ange.
Le Couteau
J’ai vu une bête fauve inanimée,
Armée d’un croc comme un chien ;
Elle dévore sans pitié la chair des hommes
Et met en pièces tout être vivant.
Le Monde
Il est une auberge
Sur la route des passants ;
Des inconnus viennent y descendre,
Et ceux qui y demeurent s’en vont.
Celui qui arrive, on le comble d’honneurs :
Celui qui part, on le dépouille.
Et on lui prend, non point une partie de ses biens
Mais tout ce qu’il possède.
Nersès le Gracieux
1101-1173
Nersès le Gracieux est considéré comme l’un des plus grands écrivains de langue arménienne. Il vécut à l’époque du roi Léon le Magnifique, à l’apogée du royaume arménien de Cilicie. Alors que le Vème siècle est considéré comme l’âge d’or de la civilisation arménienne, le XIIème siècle est considéré comme l’âge d’argent dont Nersès est une des figures emblématiques.
Elu Catholicos, c’est-à-dire chef religieux de l’Eglise arménienne, il l’a réformera profondément. Hormis les ouvrages religieux écrits en arménien classique, Nerès le Gracieux rédigea des sortes de devinettes ou d’allégories qui sont les premiers textes en langue populaire qui soient conservés.
Du 21 septembre 2006 au 14 juillet 2007, la France fête l’Arménie dans le cadre de l’Année de l’Arménie en France, sous le titre : Arménie, mon amie.
Vous pouvez retrouver l’ensemble des informations relatives à cette manifestation nationale sur le site internet : www.armenie-mon-amie.com.
Poèmes choisis par BERNARD.
Hiver désolé –
noir de corbeau
neige d’aigrette
Plus émouvantes encore
à la lumière des lanternes
les prières des nuits froides
Un oiseau crie –
le bruit de l’eau noircit
autour de la nasse
Yosa Buson
1716-1783

En passe de devenir ici un gadget littéraire à la mode, le haïku est à l’origine un des fondements de la poésie japonaise. Petite touche impressionniste, il évoque en trois vers et 17 syllabes (5/7/5) un sentiment fugace, une impression volatile, un sentiment profond… Parfois grinçant d’humour, il ne rechigne pas à la moquerie légère, mais aussi à l’évocation du désespoir.
A l’époque impériale, le haïkaï (au singulier) signifie « poème libre » c’est à dire échappant à la surveillance des autorités. Il est le premier maillon d’un jeu littéraire à plusieurs, où chacun ajoute son couplet, dans un contexte de philosophie bouddhique zen des moines guerriers. Souvent attaché à une saison, il évoque le temps qui passe et les métamorphoses de l’âme. Il joue aussi avec la métaphore basée sur les symboles de la nature. Au Japon, sa forme plastique est aussi un élément important car les idéogrammes se répondent dans leur forme, de même que leur sonorité équivaut à nos rimes.
Le haïku compte parmi ses maîtres de célèbres auteurs depuis le 17e siècle, comme Bashô (1644-1694) et beaucoup d’autres tels Buson (1716-1783), Shiki (1867-1902). Objet d’un succès international, il est pratiqué au Japon comme l’ikebana (l’art du bouquet), tel un loisir philosophique.
Poèmes choisis par CATHERINE.
